Manic Pixie Dream Bi

Biphobie ordinaire en France

Au moment où j'écris ces lignes, la bande annonce du film Jim Queen vient d'être publiée, et la marche lesbienne de Paris vient d'avoir eu lieu. Et les deux me frappent par une forme de biphobie ordinaire assez typique du milieu français.

Je vais commencer par la marche lesbienne, dont le titre exact est "Marche lesbienne afrolesbienne translesbienne intersectionnelle" et où chaque mot compte. La qualification de "marche intersectionnelle" est assez intéressante, car la seconde (ou la première) se voulait également intersectionnelle, mais les hasards du calendrier ont fait que les réunions d'organisation se sont déroulé le soir en plein milieu du Ramadan, et les orgas ont pris quelques critiques sur Twitter à l'époque. Je m'en souviens parce que ça m'a conforté dans l'idée que l'intersectionnalité est quand même plus souvent là pour faire joli que pour être mise en pratique, mais bon, tout le monde s'en fout. Bien sûr, la marche se déroulant au même moment tout les ans au contraire du Ramadan, le problème a disparu de lui même et tout le monde a oublié ce détail de nos jours, une amnésie facilitée par le déclin de Twitter.

Mais malgré les efforts louables de mise en avant des groupes minoritaires (lesbiennes racisées, lesbiennes trans) dans le nom de la marche, il reste le souci flagrant de l'invisibilisation de la bisexualité. Le communiqué officiel de l'InterLGBT ne mentionne pas les femmes bies alors que la littérature citée indique des taux de victimisations au moins équivalent entre les populations lesbiennes et bisexuelles. De même, les chiffres de la FRA de 2024 sont assez semblables entre les femmes bies/pans et les femmes lesbiennes (moins de 5% de déviation), et on peut voir que les chiffres sur les pensées suicidaires sont largement plus mauvais pour les femmes cis bies/pans que cis lesbiennes. Il me semble donc qu'il y a des choses à faire, mais je suppose que comme toujours, l'inclusion a ses limites. Et c'est d'autant plus amusant que si on regarde le poster officiel, il y a des tentatives d'être inclusive en rajoutant les couleurs du drapeau bi dans le coeur à gauche1, et… en soulignant les lettres bi dans le mot lesbienne. Perso, je trouve que c'est un foutage de gueule assez magistral, mais ça montre que le milieu lesbien parisien reste profondément mal à l'aise avec le sujet de la bisexualité, sans doute parce ça égratigne les fondements séparatistes du mouvement. Comme dit il y a quelques semaines, ça se voit dans les productions médias comme Amant-e-s où la bisexualité n'est pas mentionnée, mais aussi dans le scénario de Lesbian Space Princess, et sans doute d'autres productions. Et c'est mon premier exemple de biphobie ordinaire.

Mentionner Lesbian Space Princess m'offre la transition idéale pour aborder le second point de ce billet, à savoir la sortie de la bande annonce du film d'animation Jim Queen. Le pitch commence quand même un peu mal vu qu'on parle d'un virus qui va transformer un mec gay présenté comme typique (comprendre musclé) en un mec hétéro. Pour le cas où l'auditoire aurait des doutes, les 20 premières secondes de la bande annonce montre le héros, Jim Parfait, en train d'embrasser une femme devant une foule qui réagit comme si c'était anormal. Et en tant que mec bi, je trouve ça pas terrible, car ça conforte l'idée même qu'un mec qui aime les hommes et qui embrasse une femme serait un traître à rejeter. Comme le film n'est pas encore sorti en salle et que je n'ai pas encore de passe BIP2 pour Cannes, je vais devoir attendre comme tout le monde la mi-juin pour pouvoir le voir. Peut être qu'il va y avoir une critique sous jacente comme dans Lesbian Space Princess, même si je ne peux pas écarter que le propos n'aille pas plus loin que le film Toute première fois. Sur la page de financement participatif du film qui s'est terminé il y a quelques mois, on peut voir que des dons ont été fait à ACT, l'association à l'origine de l'initiative citoyenne contre les thérapies de conversion de 2024/2025. Grâce à mon pouvoir de prévision des scénarios, je vais hasarder qu'une partie de l'histoire va tourner autour de l'origine de ce virus qui rends les gens hétéros, et qu'on va découvrir un sinistre plan visant à convertir les mecs gays, d'où la mention de ACT. Je vois aussi qu'une part assez importante du cast est ouvertement queer et qu'un des réalisateurs est organisateur de soirées gays, donc il me semble assez certain que le film va essayer d'être fidèle et qu'on va éviter les écarts d'un film fait par des hétéros essayant de bien faire. Mais c'est pas parce que le film sort du milieu gay que ça va être bien, ni que le film ne va souffrir d'aucun problème. Au mieux, on peut s'attendre à une invisibilité comme dans la série Les Engagés, et au pire avec un stéréotype de mec bi comme dans Love or Whatever.

Malgré tout ça, je vais quand même aller voir le film mi-juin, voir m'arranger pour me retrouver sur Paris avec quelqu'un pour l'avant première prévu le 4 juin 2026. Malgré mes critiques, je pense que le film a l'air drôle, et je vais sans doute en tirer de quoi écrire un article. Car en dehors de la place de la bisexualité, je pense qu'il y a sans doute des choses à dire sur le reste du scénario. Par exemple, il y a la question de concilier un positionnement qu'on peut qualifier de militant et d'opposé au fascisme tel qu'indiqué sur la page Ulule3 avec le fait de baser son scénario sur la peur de disparaître, un point qui fait quand même écho à la théorie du grand remplacement si chére aux extrêmes droites occidentales4.

Un autre point qui mérite d'être examiné, c'est l'utilisation d'un virus comme moteur du scénario. Je trouve ça super intéressant car ça permet de faire un lien mémoriel avec la pandémie du VIH dans les années 80/90 tout en s'inscrivant dans l'histoire moderne de la France via la pandémie du SRAS-CoV 2 de 2020-2022 et, dans une moindre mesure, la montée du virus MPox depuis 2022. Malheureusement, j'ai peur que mon hypothèse sur un virus fait par un humain s'avère correct, et ça donnerais quand même beaucoup de crédit à certaines théories du complot. Par exemple, je peux citer l'opération Denver par le KGB, mais il y a également tout ce qu'on a entendu pendant les années de pandémie. Et on en revient à la porosité des idées d'extrême droite, car c'est quand même ce bord politique qui a tendance à récupérer les complotistes en tout genre.

La présence d'un virus pose également la question de la pureté et de l'impureté, et de tout l'imaginaire de la contamination qui va avec. Et ça permet de revenir à la marche lesbienne qui ouvre ce billet, car la question de la pureté sous-tend également certains courants politiques lesbiens séparatistes. Par exemple, Janice Raymond, ur-TERf par excellence, a accusé Sandy Stone de vouloir détruire Olivia Record en amenant avec elle une "énergie masculine". Je peux aussi citer le concept de "Goldstar Lesbian" qui indique qu'une femme n'ayant jamais couché avec un homme est vu par certaines comme une lesbienne plus authentique. Et on trouve quand même assez facilement des articles sur l'exclusion des femmes bies par certaines lesbiennes, comme ici en 2024, ou ici en 2018. Le séparatisme lesbien, par définition, est préoccupé par la question de la séparation, et c'est aussi selon moi un problème parce que ça ouvre la porte aux idées d'extrême droite. Et je pense même que les idées les plus extrêmes liées à ce séparatisme sont à l'origine du FAB, car ses fondatrices ne devaient pas se voir représenter par le mouvement lesbien parisien. Mais je dois aussi pointer que le FAB a participé à la marche lesbienne sans y voir le moindre problème et, de ce que je vois, limite ses actions aux femmes. Donc il me semble assez clair que ça s'inscrit dans la lignée du féminisme classique où la non-mixité n'est jamais problématisé, et on on veut juste déplacer les lignes sans les abattre.

Encore une fois, la bisexualité n'est pas un sujet dans les productions médiatiques, le militantisme bi est invisible, donc ça ne m'étonne pas que la biphobie ordinaire ne fasse bouger personne.

1

Et tant pis pour les autres identités revendiquées sous le parapluie bi comme la pansexualité.

2

C'est pas une faute de frappe, c'est une blague.

3

Je cite "Le film questionne l'hétéronormativité et combat le retour des idéaux fascistes homophobes en abordant frontalement la question des thérapies de conversion".

4

Théorie popularisée en France par Renaud Camus, écrivain gay anciennement de gauche.