Manic Pixie Dream Bi

Mon passage au festival Chéries-Chéris en 2025

Grâce à mes capacités exceptionnelles de planning acquises après des années de salariat, j'ai réussi à m'arranger pour poser des jours de congés afin de venir sur la capitale au moment du 31 ème festival du film LGBTQIA & +++. Et comme d'habitude, je constate que toutes les lettres ne sont pas au rendez-vous malgré leur présence dans le nom.

Il y a une partie des films que j'avais vu en avant-avant-première avant le festival, une partie après le festival, et je me suis surtout concentré sur les longs métrages. J'ai tenté par curiosité 3 séances de court métrages, mais le niveau était assez inégal à chaque séance. Il y a quelques cas où mon test de Dumbledore n'est pas concluant, comme "Spiti" où la romance entre femmes n'est pas vraiment intégrale à l'histoire malgré un film relativement poétique et intéressant, ou comme "Sous ma fenêtre, la boue" au dessin très propre mais où le couple de femmes aurait parfaitement pu être un couple non lesbien. Et même mon court métrage favori, "Quelqu’un de spécial", passerait également sans mention d'une non hétérosexualité. Et pourtant, j'ai adoré ce dernier qui est drôle, touchant et avec une esthétique que j'ai aimé. À contrario, les lesbiennes sont intégrales à l'histoire du film "Les Oiselles", même si je n'ai pas compris tout de suite que c'était un faux documentaire1.

Dans tout ces court métrages, il n'y en a quasiment aucun qui a parlé de bisexualité. En fait, il y eu "Marleen" vu qu'elle mentionne son petit ami, puis sa copine, mais vu que c'est dans "Court métrage lesbien 2", c'est assez discutable. Et dans "Sous ma fenêtre, la boue" que j'ai vu dans "Courts métrages Queer 3", on parle d'un couple de femmes séparées avec une à l'asile et l'autre en couple avec un mec, et leur fille au milieu qui est triste. Autant dire que "la bisexuelle rends sa femme lesbienne folle et leur fille triste", c'est pas le scénario de rêve. Et pour la 3ème séance (Gay 2), il n'y avait rien. Je n'ai peut être pas eu de chance, et peut être qu'il y a eu des choses dans les autres séances de court métrages (soit les autres sélections en Gay/Queer/Lesbiens, soit les autres catégories "Gay Hot" et "Transgenre"), mais je pense plus que la bisexualité n'est pas un sujet de court métrages, voir de film tout court comme on va le voir.

Et pourtant, au même moment à Bruxelles pour le festival Pink Screen, on pouvait voir Bisexual Crisis et Happy Next Year2, ce qui fait qu'avec "Sous ma fenêtre, la boue", il y avait à minima 3 court métrages évoquant la bisexualité. Alors certes, il y a une sélection de 106 courts à Pink Screen la où Chéries-chéris n'en propose que 76, donc c'est normal d'avoir mécaniquement un peu plus de films. Mais je voudrais faire remarquer qu'il y a depuis 2/3 ans un festival spécifique sur le sujet, le Biconic Film Festival de San Francisco, et c'est bien la preuve que c'est possible. Mais si personne ne soumet de films pour une raison inconnue, ça ne va pas arriver. Est ce que ça ne se manifeste que pour les court métrages, est ce que la situation est meilleur sur les longs métrages ou documentaires ?

Au risque de gâcher le suspens, la réponse est non. Le pdf du programme du festival affiche les thématiques en bas de chaque film, et on peut rapidement faire un décompte. Il y a en exactement 6: "Perro Perro", "En El camino", "Aktyvistas", "Departures", "On the sea" et "National Anthem". Sur les 6, jamais la lettre B n'est là sans la lettre G, et les seuls fois ou on voit un L et un B, c'est pour des films/documentaires transverses sur tout le monde. Et quand on regarde les scénarios, les 2 seuls films avec un synopsis laissant vaguement penser à la bisexualité sont "On the sea", et "Departures".

Pour "On the sea", le site parle de "l’affirmation de son homosexualité plus tard dans la vie", mais aussi de "une magnifique romance gay". Le mot "bisexuel" est notablement absent. Pour "Departures", le site indique que "Jake est musclé, insaisissable, dominant et, comme Benji le soupçonne avec joie, « un peu gay ».". Encore une fois, le mot "bisexuel" est absent. Et en fait, les 4 lettres "bise" sont absentes de tout le pdf.

Sur les 6 films en question, je n'ai pu n'en voir qu'un, "Aktyvistas". J'ai trouvé que c'est un bon film dont le scénario et le message politique m'a surpris, mais je ne vais pas dévoiler plus avant sa sortie en salle. Et dans mon souvenir, c'est quasiment le seul film où j'ai entendu/lu le mot "bisexuelle" quand un personnage secondaire s'excuse aux noms des femmes lesbiennes, et qu'on lui réponds "mais toi, tu es bie".

J'ai bien tenté d'aller voir "National Anthem", mais c'était complet et un peu trop tard. Et j'ai fait le choix d'aller voir "Perro Perro" à sa sortie avec un date plutôt que d'aller tout seul lors du festival. Ayant vu d'autres films de Marco berger, c'est sans doute le même plot avec un garçon compris comme hétéro qui se laisse séduire par un mec gay3, et on ne change pas une équipe qui gagne.

Malgré ça, il y avait des personnages bisexuels de temps en temps. Par exemple, dans "Oben Ohne", un des deux personnages principaux est une femme clairement bie et montrée comme hypersexuelle via ses nuits dans les sexclubs berlinois. Et elle tombe enceinte suite à ses parties de jambe en l'air. Il y a un mec bi dans "El fin de las primeras veces" qui entame une relation avec le personnage principal, mais il va ensuite draguer à tout va dans un club. Dans les 2 cas, on tombe sur le stéréotype de l'hypersexualité des personnes bis. Si on plisse un peu les yeux, on pourrait dire que l'un des personnages de "Outerlands" serait bi, mais c'est difficile de savoir si une femme en relation avec une personne non binaire est hétérosexuelle ou pas. Comme la femme en question est droguée et s'occupe mal de sa fille, je suppose que si on décide qu'elle est bi, alors c'est aussi une vision négative de la bisexualité.

On pourrait croire que Amant·e·s va au moins mentionner le mot "bi" mais non, le mieux qu'on a, c'est "FLINTA"4, un acronyme qui comprends les femmes bisexuelles en les groupant avec les femmes hétéros. Tout comme l'expression transpédégouine, on retire un bout de la communauté et tout le monde s'en fout. Et comme le casting est quasiment 100% lesbien et féminin, je pense que le point médian est là juste pour la décoration. Le plus queer des personnages qu'on a, c'est une lesbienne clone d'Alice Coffin vaguement butch, mais quand même dans les canons de beautés classiques. J'ai entendu 6 fois le mot lesbienne dans la présentation avant le film, il y a 0 personnages trans, et toutes les femmes sont CSP+, donc c'est un reflet d'une sous partie de la communauté. Point positif, elles sont pas toutes jeunes et blanches, donc on peut quand même dire qu'un effort a été fait, et que pour un film avec peu de budget, c'est déjà pas mal. Contrairement à ce qu'on pourrait croire, j'ai bien aimé le film, mais clairement, c'est une production insulaire lesbienne classique.

Et pour la majeure partie du reste de ce que j'ai vu, à savoir "Dreamers", "En garde", "Janine s'installe à la campagne", "Des preuves d'amours", "Queerpanorama", "Le mystérieux regard du flamant rose", "The crowd", "Siempre Vuelven", il n'y a rien sur la bisexualité.

Avec une vague lecture du synopsis de "Love me tender" et une réalisatrice bisexuelle, on aurait pu imaginer quelque chose, mais non, le film est 100% sur le lesbianisme. Têtu parle d'émancipation lesbienne dans son article tout comme le reste de la presse, l'histoire est adaptée d'un roman autobiographique de Constance Debré, elle même ouvertement lesbienne (et qui a joué dans "Mika ex machina" projeté à Chéries-Chéris l'année d'avant), la relation hétérosexuelle du personnage principal est hors champ, et elle chope des meufs tout le long du film. Donc je pense qu'on peut dire qu'il y a rien.

Si on gratte un petit peu, on peut se dire qu'il y a une femme bie dans "Silver Star" avec le personnage Franny, mais la romance entre les deux personnages principaux reste assez vague. Franny est enceinte (comme dans Oben Ohne), et trafique de la drogue (comme dans Outerlands), donc on pourrait la ranger dans un stéréotype de jeune irresponsable, même si le film est aussi une vision de l'Amérique par deux francais-e-s. Le film est marqué "L" et "Q" dans le programme, et je suppose que le Q s'applique davantage à Billie qui est clairement gender non conforming plus qu'à Franny qui ne l'est pas. J'ai déjà donné mon avis sur Lesbian Space Princess, et il est uniquement marqué "L" dans le programme.

Il y a ensuite "Que ma volonté soit faite", taggué avec "L" et "Q". L'héroïne est attirée par sa voisine, mais aussi par un gars du village ce qui selon moi rentre dans la bisexualité (tout comme la voisine au passage). Sans surprise, on ne parle dans la presse que de son désir homosexuel, donc personne n'a fait gaffe à ça. La réalisatrice dit dans une interview qu'elle a elle même une sexualité très fluide, et qu'elle avait "conscience des enjeux", mais visiblement pas assez pour dire le mot bisexuelle. Le film aurait pu parler des thérapies de conversion, mais le sujet n'est que vaguement survolé dans mon souvenir. Et malgré la conscience des enjeux, tout le monde ne survit pas au clap de fin, même si on doit s'y attendre pour un film d'horreur.

Toujours parmi les films qui auraient pu compter comme "B", je rajouterais "Macho dancer" car un des personnages passe son temps dans le film à coucher avec des hommes et termine avec une femme. Et on ne peut pas dire qu'il s'agit juste d'un personnage Gay-for-pay vu qu'il venge la mort d'un de ses partenaires (comprendre ex petit ami). Durant une discussion post séance avec Anne Delabre et Nick Deocampo, ce dernier a dit que le rajout d'une romance hétérosexuelle "compromet l'histoire gay", et que ce passage a été rajouté sous la pression des producteurs. Je ne remets pas en doute son anecdote, mais ça illustre quand même une certaine biphobie dans le milieu queer quand personne ne le contredit dans le public, au contraire de ce que j'ai vu lors d'un débat aprés la projection du film "Les Nuits fauves" en 2023. Malgré ce couac lors du débat, j'ai bien aimé le film et son ambiance musicale des années 80, donc je recommande d'aller le voir quand il va ressortir au cinéma en version restaurée. Et toujours dans la catégorie film philippin, j'ai été voir "Some nights I feel like walking". Le film n'a pas de personnages bis d'après mes notes, mais je le mentionne car c'est mon film favori parmi tout les longs métrages que j'ai vu. Les images sont belles, le scénario est touchant et terriblement juste, apportant de l'humanité à des personnages qu'on voit rarement.

J'ai vu trés peu de documentaires, mais j'ai noté une mention d'une forme de bisexualité dans "A body to live in", ce qui n'est pas surprenant vu le sujet. Bien sûr, il y a un G et un Q et pas de B dans le programme. Le documentaire sur Jimmy Sommerville ne mentionne pas la bisexualité malgré un petit Q en bas. Je me suis concentré sur les fictions en supposant que j'aurais plus de facilité à voir les documentaires plus tard sur Arte ou ailleurs.

Et donc voila, même dans le plus ancien et grand festival de films LGBTQ+ de France, la bisexualité est quasiment transparente. Et j'ai pris le festival 2025, mais en 2024, c'est à peine mieux. Sur les 27 films que j'ai vu, il n'y que "Fragments d’un parcours amoureux" où on voit des pratiques bisexuelles à l'écran. Je dit "pratiques" parce que la réalisatrice ne se considére pas comme bisexuelle malgré tout le film, tout comme un des mecs et une des femmes hetero avec qui elle a couché se condiére comme respectivement gay et hétéro. Il y a également quelques films que je n'ai pas pu eu le temps de voir (Te revoir, du même réalisateur que Aktyvistas, et "El placer es mio", sorti en streaming il y a quelques jours) mais avec peut être un bout de bisexualité d'aprés le pdf. Et d'ailleurs, tout comme 2025, on retrouve pas le mot bisexualité ou ses variantes dans le programme alors que Théoréme de Pasolini est cité comme inspiration de The visitor, et qu'il y a encore un film de Marco Berger avec une romance entre un mec hétéro et un mec gay.

Et donc, on peut légitimement se demander pourquoi se faire chier à mettre des acronymes sur les films quand au final, il n'y a que 3 groupes, les films avec des hommes qui aiment les hommes, les films avec des femmes qui aiment les femmes, et les films avec des gens qui ne rentrent pas dans des cases de genre.

Et pour le reste de mes visionnages de 2025, j'en parlerais dans un autre article où je reviendrais sur les films de la Queer Palm et tout le reste.

1

Tourné par un homme, Thibault Renzi.

2

Un court présenté en 2024 à Chéries-Chéris dans le cadre d'une sélection spécifique au cinéma lituanien.

3

Un classique de certains imaginaires gay, cf page 104 de "Désirer comme un homme" .

4

qu'on rattache souvent à la non mixité et qui est parfois critiqué.