Manic Pixie Dream Bi

La bie Adéle

Lors d'une escapade à Paris, je suis tombé sur Lesbian Cinema after Queer Theory à la bibliothèque et vu le sujet, j'ai commencé à le lire sur place avant de l'emprunter le temps de mon séjour. Mais j'ai du le rendre avant d'arriver au chapitre 5 sur le film La vie d'Adéle. Je n'avais pas vu le film ni lu la BD malgré sa présence sur une étagère de ma maison depuis plusieurs années. Et il y a quelque temps, j'ai pu trouver le temps de combler ces manques, et ça m'a inspiré plusieurs réflexions que je voudrais partager.

J'avais bien tenté de lire le roman graphique quand je l'ai acheté, mais je n'ai pas osé passé la première page, car elle commence par "mon amour, quand tu liras ces mots, j'aurai quitté ce monde". C'est exactement le genre de choses qui font que je repose une oeuvre pour la garder pour un futur hypothétique ou je ne suis pas trop déprimé. Mais pris dans ma solitude, j'ai décidé de manger plus tôt un soir afin de trouver les 3h de temps requis pour voir le film, et lire la BD dans mon lit.

Je ne vais pas revenir sur les polémiques sur les conditions de tournage avec Abdellatif Kechiche car tout a été dit à l'époque. Les déboires de sa société de production pour Mektoub, my love: canto uno, les histoires avec Ophélie Bau et sans doute plein d'autres choses mériteraient un article en profondeur, mais ce n'est pas l'angle de mon blog. Et je ne vais pas non plus revenir sur les nombreuses scènes de sexe du film (notamment la séquence de 7 minutes entre Emma et Adéle à 1h11 du film), les plans sur les fesses1 et la tendance des actrices à se claquer le postérieur comme des chevaux, car encore une fois, tout le monde en a déjà parlé.

D'après Clara Bradbury-Rance dans Lesbian Cinema after Queer Theory (LCaQT) page 107, Kechiche est connu pour sa politisation du cinéma. Mais dans le film, il est plutot question de politisation différente de l'oeuvre originale. En effet, la politisation des questions LGBT est absente du film, mais on y retrouve une politisation basée sur des questions de classe comme le souligne un article du HuffPost. Le film est hors du temps (page 106 de LCaQT), on ne peut le rattacher ni à un moment particulier, ni à une ville spécifique. On comprends que le film se passe à proximité de la frontière franco-belge suite à une ligne de dialogue reprise de la BD qui se déroule à Lille, mais ça pourrait aussi bien être n'importe où en France sans que grand chose ne change. Il y a des manifestations à un moment, mais comme c'est en France, ça ne permet pas de situer le film dans le temps. Les personnages participent à une marche des fiertés, mais c'est quelque chose qui arrive tout les ans. Et d'ailleurs, on peut noter que ce passage est dénué de revendication, il n'y a aucun slogan et on ne voit que des gens qui dansent sur de la musique, un contraste assez saisissant avec la réalité au moment de la sortie du film en 2013, peu de temps après les marches de la Manif pour tous.

Bien que je soit assez critique, je pense que le film a quelques scènes très intéressantes, comme la fête avec une diffusion de Loulou en toile de fond, où le début du film noir et blanc préfigure la fin de l'histoire et la question de la classe, mais aussi s'accorde parfaitement pour illustrer les pensées d'Adéle, le tout mis en valeur par le cadrage. Le sujet du film (le lesbianisme) ainsi que sa censure en France me font penser à une certaine volonté de créer une mise en abyme.

De même, je trouve intéressant que Kechiche arrive a changer la fin de l'histoire pour la rendre plus universelle et moins LGBT tout en réussissant à garder selon moi l'esprit sous forme d'une métaphore. En effet, dans le film, Emma est une artiste qui évolue dans un monde d'artistes, et Adéle ne s'y sent pas à sa place. Les invité-e-s qui viennent à la fête sont visuellement queer, et le dialogue où une invité dit à Emma qu'elle n'a pas expliqué quelque chose à Adéle est une façon déguisée de pointer qu'Emma n'a pas initié Adéle aux codes de son monde, le milieu LGBT.

La fin du film s'appuie sur ce sentiment de malaise de la part d'Adéle. Après sa rupture violente avec Emma et une tentative échouée de se remettre avec elle, Adéle est invitée à un vernissage par son ex, et finalement quitte les lieux car elle voit qu'elle n'est pas à sa place. Par ce changement dans l'histoire, Kechiche cherche à commenter sur les problématiques de classe, mais si on remplace ça par un commentaire sur la queerness (ou queeritude ?), l'histoire tient encore la route et raconte le rejet d'Adéle par le milieu LGBT.

Le roman graphique ne se termine pas comme ça. Comme j'ai dit plus tôt, on sait tout de suite que Clémentine (Adéle dans le film) ne survit pas à l'histoire. Mais il y a eu d'autres changements aussi bien dans le fond que dans la forme, car c'est une oeuvre beaucoup plus politique et lesbienne. Si on reprends l'histoire du film et qu'on remplace Emma par un homme, l'histoire reste la même. On doit retirer ou retoucher quelques scènes (quand Adéle se fait insulter par ses camarades, quand elle embrasse une camarade, quand Emma et elle se disputent à la fin), mais ça ne change pas fortement le cours de l'histoire, ce qui montre que le lesbianisme n'est pas au coeur de la narration. Au contraire, dans un film comme A Good Man ou Gazon maudit, il est impossible de juste changer le genre d'un personnage principal et garder la même histoire, ce qui indique que le genre et son impact sur les relations est un fondement de leur scénario respectif.

Par exemple, le film n'a pas de scène de coming out. J'ai beau penser qu'il faut aller au delà des histoires de coming-out, il faut bien voir que c'est une caractéristique principale des films sur les ados LGBTs, comme souligné à la page 107 de LCaQT, et donc son absence rapproche le film d'une histoire non LGBT.

Dans le roman graphique, Clémentine meurt à la fin, mais avant, elle se fait jeter de chez ses parents avec Emma quand ces derniers la découvrent nue dans la cuisine, une métaphore sur le fait de montrer sa véritable identité. Emma et Clémentine vivent ensemble pendant 10 ans, mais leur couple ne résiste pas à leur gestion différente en matière de placard. Emma devient de plus en plus militante, mais Clémentine veut garder cet aspect pour elle. Tout comme dans le film, elle trompe Emma avec un collègue, puis se fait mettre dehors et devient dépressive. Elles se retrouvent, mais Clémentine s'écroule tandis qu'elle imagine sa vie de famille. Et on découvre qu'elle souffre d'hypertension artérielle pulmonaire, un maladie entraînant des complications cardiaques et sa mort.

Tout comme le film, le roman graphique a des scènes d'amour explicites. Contrairement au film, elles sont beaucoup plus réalistes dans le sens ou il y a une véritable transition entre la rencontre et le lit, et parce qu'Emma est bien consciente que c'est la première fois pour Clémentine. Le film pour sa part se contente de détailler pendant 7 minutes tout ce qui est faisable. Au bout de 4 minutes, j'ai commencé à me dire qu'il ne manque qu'un 69, qui a fini par arriver 30 secondes après.

Et contrairement au film, le roman graphique est historiquement situé plus ou moins au moment de l'adolescence de son auteur2 juste avant les manifs anti-PACS. On le voit via la présence de Nicolas Sarkozy à la télé, et donc en revenant quelques années en arrière pour le début, on peut placer la fin de l'histoire au moment de sa sortie en 2010. Il est aussi situé à Lille, un point qui a son importance par la suite.

Dans la BD, Emma n'est pas positionné comme manipulatrice, et Clémentine/Adéle n'est pas positionné comme hypersexuelle. La rhétorique d'Emma sur le fait qu'Adéle est sa muse serait problématique si elle venait d'un homme, et la séparation des tâches avec Adéle à la cuisine et au ménage pendant qu'Emma se consacre à sa carrière est un point absent du roman graphique qui passe assez rapidement sur leur vie commune. De même, là où Adéle couche à l'écran avec Thomas, Clémentine ne le fait pas, et reste 6 mois avec lui sans avoir envie.

Malgré ces différences assez nombreuses qui changent grandement l'histoire, il reste quand même un point crucial présent dans le film et la BD, la question des adultères. Je dit des adultères car aussi bien dans le film que dans la BD, Emma entame une liaison avec Clémentine/Adéle alors qu'elle a déjà une compagne. C'est plus explicite dans le roman, mais Sabine trompe aussi Emma et revient vers elle, et Emma trompe Sabine mais ne revient pas. Via un coup de fil disant qu'elle doit rester travailler tard encore une fois, le film suggère qu'Emma trompe Adéle avec Lise, surtout qu'on découvre plus tard qu'Emma s'est mise en couple avec elle.

Les adultères entre femmes ne semblent poser de souci à personne et sont rapidement pardonnées. Par contre, l'adultère de Clémentine/Adéle avec un collègue entraîne une rupture et la chute. Elle couche aussi bien dans le film que dans la BD 3 fois avec Antoine, donc on peut oublier l'hypothèse de l'accident. La peur de la femme bie est explicite dans la BD, car Emma dit qu'elle a peur que Clémentine reparte avec un homme. Aussi bien dans la BD que dans le film, Clémentine/Adéle est qualifiée d'hétéro-curieuse dans le bar lesbien par Emma, et elle refuse d'être qualifiée de lesbienne par ses camarades.

Là où son adultère avec un homme entraîne l'exclusion d'Adéle du monde d'Emma, Clémentine a le coeur brisé de la façon la plus littérale qu'on puisse imaginer.

En d'autres termes, la femme comportementalement bisexuelle et le plus dans le placard est celle qui se retrouve ostracisé et qui meurt à cause de son coeur défaillant. Je ne pense pas que ça soit l'intention avouée de Kechiche que d'avoir cette conclusion vu la délesbianisation de l'adaptation. Mais la question peut plus légitimement se poser pour le roman graphique, surtout dans le contexte de 2010 quand l'auteur pré-transition se définissait comme lesbienne. C'est une fin qui ne serait finalement pas différente de celle de Bare: A pop opera, ou de beaucoup d'histoires LGBT que j'ai pu voir.

Le film insiste beaucoup plus sur l'inadéquation d'Adéle, trop cultivée pour Thomas, mais pas assez pour Emma. L'opposition de classe qu'on voit dans le film de façon explicite ne fait que rendre visible le point politique sous-jacent de la BD, Clémentine n'est pas assez comme il faut, à savoir militante, ce qui entraîne son exclusion puis sa mort.

Et c'est en gardant ça l'esprit que je me demande à quel point l'histoire est inspiré de la vie de son auteur.

En regardant le film, j'ai repensé à un autre film récent avec Adéle Exarchopoulos, Passages3 que j'ai été voir avec mon copain au cinéma. Je trouve qu'il y a beaucoup en commun entre les 2 films. Adéle Exarchopoulos y joue le rôle d'une institutrice, il y beaucoup de scène de sexe avec son personnage et beaucoup de scènes homosexuelles4. Ce sont des films fait par un réalisateur étranger sur un sujet LGBT en France sans trop situer l'action à une époque spécifique. Les 2 oeuvres tournent autour de questions d'adultère et d'amour peu courantes au cinéma. Et surtout, dans les 2 cas, le personnage comportementalement bisexuel (Adéle et Tomas) se retrouve seul à la fin du film.

Et je pense à ce film parce qu'ayant fait un peu de recherche sur le réalisateur, j'ai assez vite vu le coté autobiographique. Ira Sachs, le réalisateur et scénariste, est en couple avec un homme, et sont tout les deux co-parents de jumeaux avec une femme, deux éléments qui font écho à l'histoire du film dont le héros est un réalisateur de film qui cherche à placer un trouple avec son mari et sa maîtresse. Et depuis que j'ai lu ça, je me dit qu'il y a beaucoup de cas ou on retrouve une forme de self-insertion quand on regarde un peu.

Dans Le bleu est une couleur chaude, Emma est artiste, et elle revendique son lesbianisme depuis l'âge de 14 ans (donc ~8 à 10 ans avant le début du récit). 14 ans me parait tôt, mais par exemple, Hoshi parle de savoir qu'elle aime les filles depuis 11 ans, donc je suis sans doute coincé. Emma est aussi positionné comme victime, elle se fait virer quand elle se montre nue (et donc que ses parents comprennent qu'elle couche avec leur fille). Elle se fait refuser l'accès à la chambre de sa compagne car elle n'est pas de la famille, et elle se fait insulter par le père de Clémentine même 10 ans après. Clémentine n'est pas en reste car elle se fait insulter par ses camarades, se fait expulser par ses parents en même temps qu'Emma, et par Emma ensuite. Mais Emma est la seule à qui on pardonne son acte. La mort de sa compagne ne lui est pas directement imputable, et le livre se termine sur le pardon de Clémentine ce qui l'absout de toute culpabilité au contraire de tout les autres.

Si l'histoire se passe au moment de l'adolescence de l'auteur, dans un lieu où l'auteur a fait ses études, avec un personnage qui a l'âge de l'auteur à l'époque et la même formation que l'auteur avec une morale politiquement alignée avec l'identité de l'auteur de l'époque, ça commence à faire beaucoup.

Mais je n'arrive pas à déterminer si le roman graphique vise à critiquer le non-dit de la violence du milieu et l'exclusion des femmes bies, ou si au contraire, il cherche à mettre en garde contre ce genre de relation via l'expression d'un narratif qu'on retrouve assez souvent5 tout en subvertissant la tradition des lesbiennes qui meurent en fin de roman.

Dans tout les cas, même si le film n'est pas un film lesbien, ma conclusion est qu'Adéle est bisexuelle, car montrée comme hypersexuelle, et parce qu'elle se fait exclure du monde LGBT comme le sont les personnes bies, un destin bien trop courant de mes semblables si j'en croit les rumeurs.

1

7 fois d'après mes notes.

2

Et dont l'histoire se situe à Lille, pour un auteur né à Lens et ayant fait ses études à Roubaix.

3

Si vous avez pensé à Élémentaire, bravo pour votre oreille, j'ai du voir le film deux fois avant de me dire que la voix me dit quelque chose.

4

Dans Passages, c'est 2 groupes de scènes différentes.

5

Dernier exemple en date que j'ai vu, page 75 du tome 1 de Si nous étions adultes.