La biphobie et ses conséquences
Au moment ou j'écris ces lignes, la journée de la visibilité bisexuelle est passée depuis quelques jours, et le hasard des articles et du calendrier m'ont fait réaliser à quel point les impacts de la biphobie sont invisibilisés dans les médias. On a tendance à voir la biphobie comme quelque chose d'abstrait sous l'angle de l'occultation de la bisexualité mais ça n'est pas le seul point, loin de là.
Je m'excuse par avance pour tout les gens qui ne se reconnaissent pas dans les genres classiques et leur genre de naissance, mais je vais me concentrer sur les femmes et les hommes cis, et en fait surtout sur les femmes cis. J'estime que la transidentité est plus impactante que l'orientation sexuelle, et comme la biphobie subie par une personne trans ne peut s'analyser sans prendre en compte aussi la transphobie, cette derniére va avoir sans doute plus d'impact et masquer les effets de la biphobie. Et ce n'est pas le sujet que j'ai choisi pour l'article, ni un sujet où je m'estime suffisamment compétent ou renseigné pour en parler.
Les chiffres de l'enquête Virage de 2015 et d'autres études sont concordants sur le fait que les femmes bisexuelles sont plus victimes de violence familiales que les autres groupes étudiés. Elles sont plus souvent victimes que les lesbiennes (qui je rappelle peuvent aussi être victimes même sans homme) et plus que les femmes hétéros. C'est également le cas pour les hommes comparés entre eux, même si les femmes sont plus victimes que les hommes. Et c'est un point qui n'est jamais mis en avant dans la presse quand une personne bie est victime de violence domestique, qu'elle meurt d'overdose ou dans certains types d'accident.
Mon premier exemple est celui de Loana Petrucciani dite Loana, morte il y a quelques mois. Je n'ai vu personne à part Floralie Resa faire le lien entre sa bisexualité, les violences qu'elle a subi dans sa vie (aussi bien l'inceste que des violences domestiques), ses soucis de drogue et sa mort accidentelle. Il n'y a rien de secret car tout est documenté sur Wikipedia, et tout a fait l'objet d'une couverture médiatique assez fournie depuis 20 ans. Et pourtant, tout ceci est lié. Chronologiquement, l'inceste dont elle a été victime est arrivé en premier, entrainant divers troubles qui persistent jusqu'à l'âge adulte, le choc de l'inceste entrainant un dysfonctionnement durable de certaines glandes au moment de l'enfance si je me souviens bien1. Quelques années après, on trouve dans son parcours des signes de prises de risques (mère à 20 ans) qu'on peut potentiellement relié aux abus durant l'enfance. L'inceste impacte parfois l'estime de soi, ce qui va de paire avec le fait de rester dans une relation violente (aussi bien quand l'estime de soi est diminué durant la relation que quand il est déjà bas avant). Avant Loft Story, elle a travaillé comme gogo-danseuse, une occupation qui a pu lui faire internaliser une certaine vision de sa personne. Et pendant Loft Story, il y a eu l'affaire bien connue de la piscine qui l'a impacté durablement en lui donnant une réputation qui lui a collé à la peau.
Dans ma chronologie, tout découle de l'enfance et des conséquences de l'inceste qui n'à priori rien à voir avec sa bisexualité. Mais une partie de son mal être était sans doute liée aux conséquences de son passage dans Loft Story et l'image qui lui a collé à la peau pendant des années. Wikipedia indique qu'une équipe de 7 psychanalystes a choisi les candidats et candidates pour l'émission, et il est fort possible2 que le but de la sélection était d'assurer un mix de personnes qui vont aller au clash rapidement, car c'est ce qui fait tenir l'audience. Mais pour faire venir le public, il n'y a rien de mieux qu'un scandale avec du sexe et surprise, c'est justement ce qui est arrivé. On peut se dire que la production ne pouvait pas savoir, mais dans la mesure ou il y a aussi eu une relation entre 2 personnes dans le programme original 2 ans avant, je pense que la production n'a pas pris Loana par hasard. Même si elle n'a pas forcément parlé des violences de son passé, je suppose que certains signes dont son travail de gogo-danseuse font qu'elle a été classé comme "potentielle candidate hypersexuelle", un stéréotype qu'on attache assez couramment sur les personnes bies, dans le but de justement avoir une séance de baise de façon "organique". Floralie mentionne que Loana était assez ouverte sur ses attirances, mais on ne sait pas si elle l'a exprimé d'une façon ou d'une autre lors du casting et on ne le saura sans doute jamais. Mais si ça a joué un rôle, alors une grande part de son destin serait lié à ça.
Dans sa vidéo, Floralie est plus directe que moi et explique que la solitude touchant plus les personnes bies, Loana vivant seule, elle est morte des conséquences d'un accident sans quelqu'un n'appelle les secours, et donc serait lié à sa bisexualité. Son hypothése compléte la mienne, car elle pouvait être seule car vue comme moins intéressante et moins digne d'être une compagne à long terme car bisexuelle.
Mais ça n'est pas le seul cas que j'ai croisé en 2026, et je vais passer à un deuxième exemple que j'espére moins laborieux.
Lors d'un week-end à Paris, j'ai pu assister à une projection du film Une femme comme Eva qui m'a donné envie de me renseigner sur la vie de Maria Schneider. Cette dernière est revenue dans la zeitgeist l'année dernière suite à la projection du film Le Dernier Tango à Paris à la Cinémathéque et à la polémique qui a suivi autour du tournage de la scène de viol avec du beurre. Mais ce qui n'as jamais été mis en avant, c'est que Maria Schneider était ouvertement bisexuelle, et de son propre aveu, relativement active3. Et pour moi se pose la question de savoir si elle avait une réputation dans le milieu du cinéma et si ça a eu une incidence pour le casting. La presse dit que le réalisateur a vu une photo d'elle en soirée, mais ça veut aussi dire que quelqu'un connaissait son nom et peut être son histoire. Pour le dire cruement, est ce que le fait d'avoir une réputation de fille facile est une des raisons qui fait que le réalisateur s'est dit en prenant le petit déj que ça serait une bonne idée d'utiliser du beurre pour filmer un viol sans prévenir l'actrice ? Comme Maria Schneider le dit, elle a été objectifié par Bernardo Bertolucci. Elle explique aussi que la scène l'a profondément impacté, qu'elle a fait une tentative de suicide par la suite et qu'elle a eu des problèmes d'addiction et de harcèlement pendant des années. Elle est morte d'un cancer du poumon et je n'ai pas besoin dêtre oncologue pour supposer qu'elle devait fumer beaucoup pour gérer son mal être. Un article de 2019 basé sur des chiffres de 2013 indique les personnes bisexuelles fument plus que les autres minorités sexuelles (et quasiment 2 fois plus que les personnes hétéros). Et que je sache, contrairement à Loana, on ne peut pas pointer sur un inceste comme cause primaire même si elle n'a pas eu exactement une enfance stable.
Mais si les soucis de sa vie sont liés au tournage du film, et si la scène a été tourné parce qu'on présuppose qu'une jeune fille qui a beaucoup de désir (car bisexuelle) et qui agit dessus est de facto ok pour n'importe quoi, alors ce qui est arrivé aprés à savoir le harcélement, les addictions, et sa mort sont une conséquence de la biphobie, et on se retrouve dans le même cas que Loana.
Comme 2 exemples ne suffisent pas, je vais détailler un cas encore plus récent, celui d'Hayden Panettiere. Cette dernière est morte d'une overdose accidentelle en août 2026 suite à une prise de fetanyl couplée avec un anti-douleur (Methocarbamol), un médicament pour l'anxiété (Alprazolam, plus connu sous le nom de Xanax) et un traitement pour divers troubles psy (Quétiapine). En plus des divers raisons de prendre des médicaments, elle a eu des soucis d'addiction, de violence domestique avec son dernier compagnon et elle est également tombé en dépression suite à la naissance de sa fille au point d'en perdre la garde. Elle a commencé à tourner dans des publicités très tôt poussée par sa mère, une ancienne actrice de soap opera. Je suis sûr qu'il y a des choses à creuser sur l'exploitation des enfants acteurs, mais je ne m'y connais pas assez. Mais ce que je note, c'est encore une fois un lien entre une objectification dés le plus jeune âge, la bisexualité, l'exposition aux violences domestiques et le mal être qu'on voit à travers les addictions à la drogue et l'alcool. Si on lit sa fiche sur Wikipedia, on voit qu'elle s'est remise avec son compagnon violent Brian Hickerson après sa sortie de prison, et une personne attentive ayant lu les articles que je donne aura noté qu'il était là avec son frère au moment de son overdose. On peut donc voir en filigrane une relation sans doute houleuse où chaque moitié du couple n'allait pas vraiment bien, un couple qui utilise la drogue pour aller mieux en plus des traitements (toutes les substances ne sont disponibles qu'avec une precription, et je suppose que les docteurs font en sorte de ne pas mélanger tout ça dans la prescription).
Est ce que la bisexualité de l'actrice a joué un rôle dans les violences domestiques qu'elle a subi ? Je n'ai pas le temps de lire son autobiographie pour vérifier, mais je ne serais pas surpris que ça soit un facteur aggravant car la bisexualité de son/sa partenaire entraîne parfois une augmentation de la jalousie qui est à son tour un déclencheur dans ce genre de violence.
Dans les trois cas, ça n'est pas la biphobie sous forme de négation de la bisexualité qui aurait entraîné la mort indirectement, mais bien le stigmate attaché à une forme réelle ou supposée d'hypersexualité. Et au delà de ce stigmate, il y a plein d'autres exemples. Par exemple, Whitney Houston était bisexuelle, mais on ne l'a su qu'après sa mort. Elle a aussi vécu des violences domestiques, des soucis d'addiction à la cocaïne et à l'alcool, des fausses couches, des violences sexuelles durant l'enfance et du chantage sur sa vie privée en 1992. Le dossier du FBI n'indique pas exactement qui etait derrière ni l'information en question mais vu que c'était une femme connue par Whitney Houston, il me semble possible que ça soit une ancienne partenaire qui voulait outer la chanteuse. Encore une fois, le manque de soutien par la famille sur sa bisexualité (tel que documenté par son ex), face à ses abus (un grand classique des affaires d'inceste) et le fait de vivre dans le placard a du contribuer à son mal être, à un manque de confiance en soi, puis à rester dans une situation de violence domestique, aux addictions et à sa mort par insuffisance coronarienne, un type de mort associé au stress minoritaire que Floralie mentionne dans sa vidéo sur Loana.
Je pourrais continuer ma liste de personnes bies pendant longtemps. Amy Whitehouse est morte d'overdose tout comme Kurt Cobain. Janis Joplin est morte à 27 ans d'une overdose après avoir été planté lors d'un plan à trois si j'en crois Wikipedia. Lil Peep est mort d'overdose à 21 ans et souffrait de dépression, d'anxiété et de trouble bipolaire. Jean-Michel Basquiat est mort d'overdose à 27 ans, et il a été victime d'une agression sexuelle dans sa jeunesse.
Et même avec les personnes vivantes, il n'y a pas besoin de chercher longtemps. Stephanie Beatriz, l'interprète de Rosa Diaz dans Brooklyn 99, est ouvertement bisexuelle et souffre de troubles alimentaires depuis l'université4. On peut remarquer que l'université est sans doute aussi le moment où elle a du commencer à explorer sa bisexualité qui a été effacé par ses amis et sa famille. Michelle Rodriguez, autre actrice latina bisexuelle, a eu quelques amendes pour conduite en état d'ivresse, mais s'est aussi retrouvé devant un tribunal pour violence envers sa co-locataire qui a par la suite décidé de retirer sa plainte en 2002. Rien ne permet d'affirmer qu'il y avait plus qu'une simple colocation, mais si c'était plus qu'une simple colocation, je ne serait pas étonné. Une embrouille ayant une cause plus intime qu'une maison partagé serait plus probable. Mais pour commencer à penser ça, il faut aussi envisager que des violences arrivent dans des couples de femmes, et c'est pas gagné. Et le lien entre la biphobie et la régulation de ses émotions, c'est également lié au stress minoritaire.
Formuler des hypothèses à base d'anecdotes de personnes célèbres n'est pas vraiment le plus scientifique des procédés, mais comme dit au début de l'article, les statistiques vont dans ce sens. Par exemple, les chiffres de la FRA indiquent que les personnes bisexuelles cisgenres sont plus dépressives que les personnes monosexuelles cisgenres du même genre qu'elles. Et pourtant, les personnes queers et monosexuelles subissent un plus d'attaque physiques d'après la même enquête. Il est possible que les quelques points de différences s'expliquent avant tout par une plus grande visibilité de cette population, ce qui entraîne mécaniquement plus d'attaques physiques et verbales.
J'aimerais conclure mon article pour dire que la biphobie tue, mais je ne peux pas, car même si être bisexuel est un indicateur de mal être, ça n'est pas forcément la cause initiale, et je pense qu'on ne peut pas tout mettre sur le dos de la biphobie.
Dans certains exemples que j'ai donné, je pense qu'il est légitime de se demander si les agressions dans l'enfance ont eu un impact sur l'orientation sexuelle ou si cette dernière s'est manifesté indépendamment. Je sais bien qu'il s'agit d'un argument conservateur un peu tabou, mais je pense que la réponse ne peux pas être un "non" ou un "oui" catégorique, mais plus un "ça dépend".
Ça dépend car il y a des cas évidents ou il n'y a pas de lien. Les personnes bisexuelles non incestées existent, et comme il y a plus de personnes bisexuelles que de victimes d'incestes, ça ne peux pas être une cause. Mais à coté de ça, on ne peut pas non plus dire qu'il n'y a rien, la littérature sur l'inceste détaille qu'il entraine des conduites addictives, des comportements délinquants, ou de l'hypersexualité entre autres choses. Donc même si toutes les personnes hypersexuelles ne sont pas bisexuelles, loin de la, et que toutes les personnes bisexuelles ne sont pas hypersexuelles (loin de la), il n'est pas non plus impossible que l'hypersexualité de certaines victimes se manifestent sous forme d'un comportement bisexuel puis d'une identification bisexuelle. Même si mon échantillon réduit n'est pas representatif, les 3 victimes d'inceste que j'ai connu dans ma vie sont toutes les trois bisexuelles. Et si ce cas de figure se manifeste assez souvent, alors ça peut éclairer une partie des chiffres sur les addictions des personnes bisexuelles. Une personne incestée et bisexuelle qui développe une addiction va être comptée comme bisexuelle avant d'être comptée comme victime d'inceste, surtout si elle souffre encore d'amnésie traumatique, car il est assez difficile de répondre à une question sur la violence dans l'enfance quand on a oublié qu'on les a subi.
Et à coté de ça, il y a des cas où il n'y a rien dans l'enfance et où seul les stéréotypes sur les personnes bisexuelles semblent entrer en ligne de compte. Je n'ai pas de cas détaillé à donner mais si j'en crois des chiffres récents, sortir avec une personne bisexuelle entraîne un sentiment d'insécurité suffisamment fort pour refuser d'entamer une relation. Et comme dit plus haut, ces sentiments d'insécurité augmentent les risques de violence domestique. Et être victime d'un acte violent augmente parfois la consommation de drogue ou d'alcool pour faire face au stress, notamment dans le cadre d'un stress post traumatique. À son tour, l'alcool augmente aussi les risques de passage à l'acte au passage pour les agresseurs et agresseuses ainsi que les prises de risque, et réduit l'espérance de vie.
Donc je ne peux pas non plus conclure que la biphobie ne tue pas, car même si les exemples que j'ai présenté pointe vers un phénomène plus complexe qu'une biphobie abstraite ou secondaire, les chiffres montrent quand même un lien. Et encore, je me suis limité à des exemples simples à dessein sans rentrer dans le détail des questions d'handicap, de race, ou de classe5. Je ne peux que conclure que la biphobie blesse souvent, et tue parfois.
Mais même cette opinion des plus tiédes, presque personne ne le dit, ça n'est même pas au stade d'un discours audible qui serait remis en cause, c'est juste un impensé total dans le discours médiatique. Par exemple dans le film Garance sorti il y a quelques jours, le personnage principal est une actrice bisexuelle (en couple avec des hommes et des femmes dans l'histoire) alcoolique, joué par Adèle Exarchopoulos elle même bisexuelle et ayant vécu des violences conjugales de la part de son ex-compagnon. Mais la question de son alcoolisme et de sa bisexualité n'est pas interrogé, la cause de l'alcoolisme du personnage étant sans doute mentionné à coté du mot bisexuelle sur une page non écrite du scénario. Il y a donc vraiment beaucoup de boulot de sensibilisation à faire.
Et j'ai trop de livres sur le sujet pour retrouver ou j'ai lu ça rapidement, à mon grand regret vu que j'aime sourcer exactement.
Je n'ai pas de sources pour ça autre que "trust me bro", même si j'imagine que ça va se trouver dans Téléréalité : La fabrique du sexisme que je n'ai pas lu.
Loin de moi l'idée de faire des reproches, c'est un blog sans kink shaming mais dans la mesure ou elle parle de 70 partenaires à 21 ans, je pense qu'on peut objectivement pointer que c'est un chiffre au delà de la moyenne nationale qu'on trouve dans le tableau 2b de cette analyse de 2015.
Ce qui est ce que je suppose correspondre au terme "college" aux USA.
Même si Loana a grandi dans une famille pauvre, Whitney était afro-américaine et j'ai donné 2 exemples de femmes latino-américaines.