Manic Pixie Dream Bi

The Sorority, une appli quand même vachement hétéro

À l'occasion de la journée du droit des femmes, j'ai décidé de regarder les épisodes de podcasts récents sur le tag violences faites aux femmes de Radio France, et une fois les 45 programmes sur le livre de Gisèle Pelicot filtrés, je suis tombé sur une émission du podcast Carnets de Campagne parlant de l'application The Sorority. Et j'ai quelques points à commenter surtout quand on compare avec Tea.

Je ne vais pas répéter ce qui a été dit dans l'émission qui explique relativement bien le but de l'application. Toutefois, l'écoute du podcast m'a donné l'impression assez nette que l'invitée avait des sujets à faire passer, et qu'elle a déroulé ça sans trop d'opposition. Certes, France Inter n'a pas à être à charge dans une émission de vulgarisation de 15 minutes, mais le coté préparé et rodé de l'affaire m'a quand même un peu surpris.

Le premier des points que je veux aborder, c'est que beaucoup des soucis que j'ai reproché à l'application Tea ne sont pas applicables ici. Pour commencer, l'application ne stocke pas une tonne de données personnelles sur les gens, ou plutôt, n'en stocke que sur les utilisatrices1. L'application est éditée par une société à actions simplifiées dont l'actionnaire majoritaire est une association loi 1901, ce qui est différent de Tea qui semble n'avoir qu'une société et ça change pas mal la donne sur la question du financement et ses effets. Le fonctionnement est aussi différent, il n'y a pas besoin de passer du temps sur l'appli mais juste d'attendre les notifications (ou en envoyer). Tout ceci me parait plus sain, mais il y a quand même des points qui dérangent quand on écoute l'épisode. Même si l'application semble avant tout servir à rassurer ses utilisatrices, la fondatrice aborde assez vite la questions des violences faites aux femmes, et c'est là que ça commence à coincer un peu.

Tout d'abord, l'application s'appuie sur l'idée d'avoir 2 groupes séparés avec d'un coté les femmes et les minorités de genre, et de l'autre les hommes via un "accès parallèle, dédié et sécurisé". La fondatrice explique que l'idée n'est pas de séparer les genres (bien que ça soit ce qui arrive en pratique), mais que c'est dans un but de protection. Elle ne s'attarde pas sur ça pointant simplement qu'il y a, je cite "selfie en temps réel", "carte d'identité" et que "tout est vérifié à la main". Donc tout comme Tea, ça veut dire que ce qui est considéré comme femme, c'est avant tout ce que l'état considère comme femme avec tout les soucis que ça implique. Et il n'y a pas que ça.

Tout comme Tea, l'application considère que les personnes violentes ne sont pas du même genre que les personnes victimes, et c'est pour ça qu'il faut les séparer afin de protéger les unes des autres. Mais c'est un raisonnement hétéronormé où les violences entre mecs ou entre femmes passent à la trappe, car il n'y a plus d'isolation. Soit l'isolation est importante en pratique, et dans ce cas, les personnes LGBT vont avoir sensiblement moins de protection, soit elle n'a pas d'importance ce qui pose la question de son intérêt.

Une fois que j'ai entendu ce passage, j'ai commencé à être plus dubitatif pendant le reste de mon écoute. Par exemple, l'invité indique que l'application a été audité l'année dernière par la CNIL, et ça me fait tiquer. Que je sache, la CNIL ne fait pas d'audit à la demande. Elle peut examiner des dossiers divers (analyse d’impact relative à la protection des données, code de conduite, etc), mais il s'agit de documents assez spécifiques qui ne s'appliquent pas dans le cas présent. De plus, comme l'application existe depuis 7 ans, je trouve que ça fait un peu tard pour la soumettre à une approbation officielle. Par contre, la CNIL peut faire un audit si il y a eu une plainte, et il est possible en effet que ça soit arrivé, soit par un fâcheux qui veut faire chier, soit parce qu'il y a eu un truc incorrect.

La fondatrice explique qu'elle a travaillé avant comme responsable de la conformité RGPD, une affirmation que je ne remets pas en doute mais qui ne veut quand même pas dire grand chose. L'exemple que je donne tout le temps, c'est la conclusion de l'affaire C-184/20. Une juriste avec qui j'ai travaillé m'a dit que beaucoup de professionnels du droit à la vie privée ont été surpris, alors que pour ma part, je ne comprenais pas comment ça aurait pu être autrement et pourquoi la majorité de la profession ne semblait ne pas se préoccuper de ça.

Je m'attendrais à ce qu'une responsable de la vie privé s'attache à avoir des CGUs à jour. Mais quand on regarde les CGU en francais, l'application est hébergé chez Scaleway, ou sur Google Cloud sur une autre version des CGU. Sur la version en anglais, c'est marqué que le site est chez Wix, et sur la version en espagnol, c'est Google Cloud. Ça fait autant tache qu'oublier un M&M's brun dans la loge de Van Halen si on en croit la légende2, mais je suppose que pour le quidam qui écoute l'émission, les avocats ne font jamais d'erreurs. Le plus drôle, c'est que tout est vrai car le site web est en effet chez Wix et comme Tea, l'application utilise Google Firebase donc Google Cloud.

Un autre sujet qui me chagrine, c'est les chiffres que la fondatrice donne dans l'interview. Elle indique qu'il y a 700 à 800 alertes par mois pour 400 000 comptes vérifiés. Une rapide règle de trois donne quelque chose autour de 0.2% de comptes qui font un signalement par mois. Les 0.2% envoient un message à 50 personnes, donc préviennent 10% de la communauté. Et ça veut dire qu'en moyenne, chaque membre reçoit une alerte tout les 10 mois. J'ai refait les calculs 5 fois, et j'arrive toujours au même résultat. Soit les chiffres de l'insécurité en France sont faux, soit l'application est fort peu utilisé. Ou, bien sûr, les chiffres donnés par la fondatrice dans le podcast sont incorrects. Par exemple, si elle parle de 800 alertes en France, mais de 400 000 comptes dans le monde, ça changerais beaucoup mon calcul. Si on regarde sur le site web, l'application semble surtout toucher la francophonie. Les villes partenaires sont surtout en France, et dans les pays cités durant l'interview, il y a la Côte d'Ivoire, le Sénégal, la Belgique et la Suisse. Elle cite aussi le Portugal (25% de francophones), et l'Espagne ainsi que la Colombie. Donc même si on double ou quadruple le nombre d'alerte, ça reste assez peu.

Mais c'est peut être la réalité des statistiques des signalements. En 2025, il y a eu 100 000 demandes sur la ligne 3919. Si on ramène ça à la population de la France et qu'on estime le nombre de femmes majeurs à 25 millions, on tombe sur du 0.4%, soit le même ordre de grandeur que Sorority. Je tiens à préciser qu'il ne s'agit pas des chiffres du nombre d'agressions mais avant tout le nombre de signalement.

Ce qui veut dire que le 0.2% me semble hélas parfaitement crédible. 0.2%, ça veut aussi dire qu'une personne va faire un signalement tout les 40 ans en moyenne.

En écrivant l'article, j'ai aussi remarqué qu'il y avait pas mal d'associations partenaires, notamment Acceptess T, Bi'Cause et Transaide. Je ne connais pas la dernière3, mais je connais les 2 autres, et ça m'interroge. Ça m'interroge, parce que si il y a bien une association où je m'attendrais à ce qu'on se pose la question de la séparation des genres, c'est Bi'Cause. Mais vu que Bi'Cause, c'est aussi les soirées en non mixité trans et le FAB, peut être que je surestime le niveau de réflexion politique sur certaines pratiques. Encore une fois, il n'y a pas vraiment de militantisme bisexuel en France, donc ça n'est donc qu'un exemple de plus.

Je n'ai ni le matériel pour m'inscrire, ni l'envie, mais je n'ai pas pu m'empêcher d'aller voir sous le capot. Comme dit plus haut, c'est une application mobile utilisant Google Firebase, et le logiciel est facile à examiner. Après l'avoir trouvé sur le web, j'ai pu ouvrir le fichier avec un lecteur de fichier zip et y trouver des bouts lisibles sans logiciel spécifique. Par exemple, il y a les traductions de l'application, et on y trouve cette chaîne: "Tu as désactivé la géolocalisation.\nTu ne peux donc pas lancer d’alerte.". Je suis pas linguiste, mais ça me semble contredire ce qui a été dit dans le podcast, je cite, "Et par rapport à la géolocalisation, donc très important, on n'est jamais suivi en temps réel pour assurer notre sécurité.", ce qui me semble trompeur vu qu'on a besoin d'activer la géolocalisation pour signaler un problème, et que signaler un problème, c'est quand même le but de l'application. Ensuite, je me base sur la traduction, pas l'utilisation du logiciel.

Dans le même fichier, on peut voir un message expliquant les modalités de l'accès masculin, à savoir via un système de sponsoring par les femmes et l'utilisation de la non-mixité par défaut. Le message parle aussi spécifiquement des hommes cis, donc je pense que ça répond à ma question sur le classement des hommes trans, à savoir qu'ils doivent s'outer pour ne pas être mis de coté dans une zone où il y a moins d'aide. En effet, vu que par défaut, les hommes ne voient que les hommes (et que la liste des "lieux safes" est caché), il y a de facto moins de sécurité pour eux. Encore une fois, la question de la visibilité des hommes trans dans le féminisme se pose.

Et d'ailleurs, c'est amusant de voir que le message indique deux problèmes des hommes (violence conjugale, homophobie) mais ne cite pas le souci des guets apens sur les lieux de rencontres malgré une prévalence supérieure aux féminicides. Si une femme meurt tout les 3 jours, et qu'il y a 10 fois plus de femmes (50% de la pop) que d'hommes gays (5%), alors avec un guet apens par semaine, la prévalence est plus grande (genre 4 fois plus souvent). Encore une fois, je compare que la fréquence, car bien sûr, un meurtre est plus grave qu'une attaque, et qu'il faudrait comptabiliser les actes de violences en dehors des meurtres pour faire une comparaison. De même, l'interview mentionne que des gens au Sénégal utilise l'application mais je ne pense pas que Sorority soit adaptée pour les soucis actuelles de la communauté LGBT vu la situation en ce moment.

Et surtout, on voit que l'application n'applique pas sa logique jusqu'au bout, et que comme par hasard, la logique de non mixité s'arrête exactement à l'endroit où se positionne la fondatrice, à savoir une femme blanche sans doute non minorisé pour d'autres raisons. Par exemple, on ne peut pas demander à n'être visible que par les personnes LGBTs, que par une personne racisée, juive ou musulmane.

Malgré toutes ces critiques, je pense que l'application est sans doute utile. Même si ça ne semble pas changer grand chose pour le moment vu les chiffres données, il y a eu un impact la vie pour quelques personnes et c'est toujours ça de pris. Et même si je reproche son coté hétéronormé, il faut quand même reconnaître que c'est aussi logique de concentrer les efforts sur ça.

Bref, c'est mieux que Tea, mais selon moi, ça reste quand même très marqué par les spécificités essentialistes du féminisme blanc mainstream qui tente de bien faire, et visiblement, ça dérange personne.

1

J'utilise le féminin à dessein comme on verra par la suite.

2

Ce qui, comme le dit l'article, n'est pas forcément une légende à croire.

3

Et pour cause, elle est basé à St Etienne.