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Le test de Dumbledore

Il y a quelques mois, j'ai machiavéliquement planifié ma venue en Île-de-France aux frais de mon employeur pour que ça coïncide parfaitement avec le festival Chéries-Chéris, ce qui me permet de voir des films que j'aurais du mal à voir en salles autrement là oû je vis. Et ça m'a permis de développer l'idée que j'ai eu en écrivant un de mes derniers billets, à savoir ce qui fait qu'un film LGBT est selon moi un film LGBT.

La partie de mon lectorat la plus au fait de ces questions doit se dire que ça existe déjà depuis longtemps, et que la GLAAD a mis au point le test de Vitto Russo pour mesurer ça. Mais comme je vais le montrer, ce n'est pas exactement la même idée que celle que j'expose.

Pour commencer, j'ai décidé d'appeler mon idée le test de Dumbledore, en hommage à cette formidable intervention de JK Rowling en 2007 qui a juste décidé de déclarer que Albus Dumbledore est gay après la sortie des romans, et que sur 7 livres, ça ne change rien, ça n'explique rien. Donc le test de Dumbledore, c'est tout simplement de vérifier si l'histoire d'un film est fortement impactée quand un des personnages homosexuels (et sous entendu cis) est remplacé par un personnage équivalent mais hétéro et de sexe opposé. Le test n'a pas pour vocation de traiter les questions de transidentité au cinéma car j'estime ne pas avoir le recul sur le sujet, et j'estime que c'est un sujet à traiter à part. Du peu du sujet que j'ai vu dans les films, je pense que mon test n'est pas approprié du tout.

Un film passe le test de Dumbledore si l'histoire est toujours la même quand une relation homosexuelle principale est altérée via un changement de genre d'un des personnages impliqués.

Comme exemple, je vais commencer par la vie d'Adéle, le film qui m'a inspiré la formalisation de ce test. Adéle et Emma sont identifiées comme lesbiennes ou bisexuelles (critère 1), elles sont importantes pour le plot (critère 3), et elles ont des traits de personnages autre que leur orientation sexuelle (critère 2). Le film passe donc le test de Vitto Russo.

Néanmoins, je reste sur mon idée que ce n'est pas un film LGBT car on peut remplacer Emma par un homme, et ça ne changerait pas beaucoup l'histoire. Il y a bien quelques scènes mineurs à retirer ou modifier, mais l'histoire va se dérouler sans doute de la même façon, et ça explique pourquoi le créateur de la BD estime que les lesbiennes sont manquantes dans l'adaptation. La vie d'Adéle ne passe pas le test de Dumbledore.

Un film que j'ai vu à Chéries-Chéris est Levante. Ce film est, comme l'indique le web, intense. Là où les thrillers ont une fin prévisible en général, ce n'était pas le cas ici, et je n'en dirait pas plus pour ne pas gâcher le suspens. Bien que l'héroïne soit visiblement bisexuelle et se retrouve en couple avec une autre joueuse1, que la réalisatrice soit elle même bie, ça n'a aucune incidence sur le scénario. On pourrait selon moi retirer ce passage de l'histoire et tout se terminerait pareil. L'équipe soutient Sofia avec ou sans ce point, le film pourrait se terminer de la même façon qu'elle soit en couple avec une femme ou avec un homme. Je ne dit pas que ça change rien au film, car le passage où Bel dit à Sofia qu'elle est prête à devenir co-parente avec elle est très fort et apporte beaucoup à la réalisation. Mais ça ne suffit pas à passer le test de Dumbledore qui se concentre uniquement sur l'histoire, alors que ça passe sans souci celui de Vito-Russo.

Au contraire, si je prends le Bleu du caftan, il faut changer beaucoup plus que le genre d'un personnage. Si on remplace Youssef par une femme, on peut en effet réussir à obtenir un scénario proche, mais totalement différent. Par exemple, la relation entre Youssef et Halim n'aurait pas autant besoin d'être secrète, et tout le monde dans la médina trouverait sans doute louche que l'apprentie d'Halim vive avec lui.

De même, un autre des films que j'ai vu lors du festival est Polarized, où je me suis aussi posé la question au début. Si on change le genre de Lisa, alors la scène où elle subit une thérapie de conversion n'a pas lieu d'être, et elle n'a pas de raison de quitter sa famille. De même, si Dalia était un homme, alors elle ne se ferait pas virer de sa famille (et voler son entreprise), et les dynamiques avec son beau frère seraient différentes. Et la fin du film n'est là que parce que Dalia et Lisa sont exclues de leurs communautés respectives à cause de leur orientation sexuelle. Et Lisa se retrouve avec Dalia en ville parce que ce sont toutes les deux des femmes. Leur relation progresse grâce à ce moment en aparté qui n'aurait pas eu lieu autrement. Le film souligne d'ailleurs ce point car Dalia s'apprête à faire un voyage avec un salarié masculin, mais on lui fait comprendre que partir avec Lisa serait moins problématique pour son futur mari. Donc remplacer Lisa ou Dalia par un homme changerais la fin de l'histoire, le film passe le test selon moi.

Ou pour citer un film de l'année dernière, Blue Jean, on ne peut pas changer le genre d'un personnage sans retirer le lesbianisme, ce qui change le propos vu le lieu et l'époque. Le film passe le test.

Le temps d'aimer, dont j'ai parlé dans un billet précédent, est un film ou le test s'applique bizarrement. Si on retire les relations homosexuelles de François, le film ne fait sens qu'à moitié. Et si on remplace François par une femme, ou Madeleine par un homme, ça resterais un film sur une personne LGBT, mais un film différent. J'aurais tendance à dire que le film passe, mais c'est un cas limite vis à vis des critères que j'utilise.

Et entre ces deux extrémités, il y a des films où c'est plus discutable comme Silver Haze ou Arturo a los treinta. Je ne sais pas si le premier passe le test. D'un coté, Franky ne se ferait pas jeter dehors si Florence n'était pas une femme, mais je ne suis pas convaincu que ça soit un point majeur et irremplaçable du scénario dans la mesure où Franky aurait pu se fâcher et partir pour d'autres raisons sans trop de problèmes. La scène de l'agression se serait déroulée sans doute pareil si Florence avait été un homme, vu que c'est elle qui réponds aux provocations de l'ex de Franky, un comportement qu'on peut sans probléme coller sur un homme. Par exemple, si Florence avait été un homme racisé, je pense que le scénario aurait pu avoir les mêmes dynamiques sur ces deux scénes.

De même, Arturo a los treinta raconte l'histoire d'un jeune homme gay juste avant la pandémie de 2020, mais c'est plus dans le registre de la tranche de vie qu'autre chose. À part une scène finale où il est surpris lors d'une fête de mariage à faire une fellation à un serveur, il n'y a rien de spécialement gay. Le serveur aurait pu être remplacé par une serveuse et ça aurait eu le même effet. Le fil de l'histoire avec le changement de genre de son coloc est un arc intéressant mais n'a pas d'impact sur l'histoire globale. Arturo aurait pu être une femme, et rien ne changerait.

Finalement, le dernier de ma liste est Theater Camp. Le film est très drôle, mais ses thèmes LGBT sont à mon sens assez discret au sens classique du terme. Il y a indéniablement une performance drag par le personnage de Glenn, joué par le petit ami IRL de l'acteur principal jouant lui même un personnage gay. Le film se présente comme un film sur un camp d'été pour jeunes LGBT, mais je n'ai pas eu le sentiment que ça soit vraiment explicite. Du coup, je ne sais pas comment appliquer le test. Clairement, chaque personnage pourrait être remplacé par quelqu'un d'un genre opposé (sauf Glenn, vu que toute une scène dépend de son travestissement) sans que ça ne change grand chose.

Donc le test ne peut pas s'appliquer à tout, car il faut au moins une relation entre 2 personnages. Un film qui se déroule uniquement dans un milieu supposé gay ne serait pas évaluable facilement. Et comme dit plus haut, un film sur la transidentité requiert d'autres critères.

En revenant chez moi par TGV aprés le festival, j'ai aussi commencé à me poser la question de l'inverse du test. Est ce qu'il existe des films avec une romance hétérosexuelle où le fait de changer le genre d'un personnage va impacter fortement la fin et l'histoire. J'aurais tendance à penser que non. Si je prends par exemple Roméo + Juliette, si Juliette était Julien, l'histoire pourrait être exactement la même. Donc je pense qu'on peut toujours rendre une histoire plus gay en changeant le genre d'un personnage, car il n'y a pas vraiment d'histoires intrinsèquement hétérosexuelles, sauf pour des histoires qui dépendent de questions biologiques et il suffit de prendre un personnage trans pour en faire un film LGBT, l'exemple le plus récent qui me vient en tête est A good man.

Une interrogation néanmoins qui me traverse l'esprit et sur laquelle je vais conclure, c'est à quel point ce test ignore la problématique de la bisexualité. Un film qui parlerait de bisexualité parlerait tout autant de bisexualité si la relation visible est vue comme hétéro ou homosexuelle, par définition. La difficulté de la représentation visuelle de la bisexualité au cinéma ne date pas d'hier, Catherine Deschamps a écrit un article sur le sujet il y plus de 20 ans. Mais je me demande si le test que je viens de proposer ne risque pas d'impacter plus les films cherchant à mettre en avant la bisexualité, car dans un état parfait, la représentation et l'histoire devrait être invariant par rapport aux genres des personnages, et c'est justement l'invariance de l'histoire qui signale que le test n'est pas concluant.

Donc bien conscient des limites de mon idée, j'invite quand même à y penser lors de votre prochain film mettant en scène des personnages LGBT.

1

joué par un homme trans dont la transition a commencé pendant le projet.